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Musique · Mémoire · Récit

Ray Heredia: el genio fugaz del nuevo flamenco

Publié à l’origine dans CasaMacondo ↗

Portrait de Ray Heredia
Ray Heredia · photographie fournie par Ricardo Mendivil.

Camarón a toujours accompagné Rosalía, comme s’il avait vécu dans sa boîte à gants : c’est ce qu’elle écoutait enfant, à la radio et peut-être sur le tourne-disque familial. Ainsi, lorsqu’elle monta sur une scène de Séville lors de la cérémonie des Latin Grammy en novembre dernier, devant un public puriste familier du cante jondo et de la magie du duende, sa voix ne trembla pas. Elle chanta à sa manière une douce version de Se nos rompió el amor de Rocío Jurado. Ceux qui rêvent grand reprennent les grands sans gêne, me suis-je dit. Ils le font avec leur propre voix, abattent des murs et ouvrent des chemins sans craindre le jugement.

Cette aventure qui consiste à revenir à la graine pour réinventer les choses n’a rien de nouveau. Elle avance en spirale d’une génération à l’autre. Ce n’est pas non plus un rituel sacré où l’on demanderait aux dieux de l’Olympe la permission de toucher leurs trésors. Il s’agit d’aller à leur rencontre, de reconnaître leurs batailles, de les comprendre et de passer de l’éloge au défi. Pour réinventer le sacré, il faut le mêler au présent. Les guerres ne se gagnent pas en célébrant la nostalgie, qui, comme le dirait Woody Allen, est un déni. Les génies sont donc obstinés et portent en eux une rébellion mélancolique, comme s’ils avaient vécu plusieurs vies à chercher leur marque. Ils doivent dépasser leur référence absolue pour la recréer, prendre sa place, puis attendre qu’un autre les détrône.

Le flamenco a connu plusieurs de ces moments. Diego el Cigala osa chanter des boléros à la manière flamenca avec Bebo Valdés, dans un projet produit par Javier Limón et Fernando Trueba. Lole y Manuel proposèrent un son nouveau alors que le franquisme touchait à sa fin. Camarón enregistra La leyenda del tiempo, disque traversé par le jazz qui ouvrait la porte à une autre Espagne, laquelle faillit ne pas le comprendre. Puis vint Ray Heredia, génie incompris et fugace du mouvement des Jóvenes Flamencos soutenu par Mario Pacheco. Celui-ci croyait en un label pour les jeunes artistes d’une tradition métissée et parfois marginalisée. Il l’appela Nuevos Medios; Ray y côtoya Pata Negra, Ketama, Jorge Pardo, José el Francés et Barbería del Sur.

C’est Ray qui m’a conduit au flamenco. Son son, sûr et errant comme ses racines gitanes, m’est parvenu à onze ans, tandis que je cherchais des stations sur une radio à ondes courtes dans le salon de notre maison à Barranquilla. La rencontre fut inattendue. Après une émission de musique française, je suis tombé, avec pour seule boussole la molette du poste, sur une radio espagnole que je n’ai jamais retrouvée à la même fréquence. Ce fil invisible m’a uni à un son qui ne m’a plus quitté. Le flamenco est bien un reflet de la vie, avec ses complexités, ses contradictions et sa beauté.

L’animateur parlait d’un groupe nommé Ketama, de ses membres et d’un air entraînant intitulé Domo arigato. Il annonça ensuite un hommage posthume à un jeune chanteur dont l’album paraissait au moment même de sa mort. Ray Heredia retentit. Sans le savoir, et sans presque rien connaître du genre, j’écoutais Quien no corre, vuela, la chanson par laquelle le monde flamenco pleura Ray. Il mourut le 17 juillet 1991, à vingt-sept ans, d’une overdose d’héroïne dans le bidonville de La Celsa, à Madrid. Le drame survint alors que naissait son premier album solo, portant le même titre que la chanson.

La voix de la radio décrivait un musicien capable de jouer de plusieurs instruments et d’introduire des sonorités nouvelles dans ses enregistrements. Elle évoquait aussi ses disparitions de plusieurs jours, liées à ses excès et à ses luttes intérieures. L’animateur oscillait entre stupeur et indignation devant la perte prématurée d’un tel talent. Ray connaissait sa valeur et ne la craignait pas. Sa sœur, la danseuse Marta Heredia, se souvenait de sa confiance : « Ray disait toujours : “Je suis le meilleur. Ils ne le comprennent pas maintenant, mais dans quelques années ils sauront pourquoi je le dis.” » Bien plus tard, à mesure que grandissaient ma passion pour la musique et mon travail de recherche, je me suis attaché à deux albums : les débuts de Ketama en 1985 et le disque solo de Ray en 1991.

À leurs débuts, les musiciens de Ketama se retrouvaient dans les couloirs du tablao Los Canasteros, à Madrid. José Soto, Ray Heredia et Juan Carmona formaient un trio, rejoint par le frère de Juan, Antonio. Ensemble, ils sortirent leur premier disque. Ils m’ont appris la souplesse du flamenco. Ma rencontre avec Heredia fut différente : il faut l’approcher avec délicatesse, car on ne se contente pas de l’écouter, on entre dans son monde. Sa musique, comme celle de Camarón, est un rite d’initiation pour comprendre le magnétisme du flamenco. Elle traverse l’euphorie, la folie, la mélancolie, l’abîme et le rêve : une força estranha qui emporte tout, comme le dirait Caetano Veloso.

Ketama enregistra deux albums magnifiques, salués notamment par David Byrne. Certains les présentaient comme les Beatles du flamenco. Après un séjour à Londres, cet élan les conduisit à créer Songhai en 1988, un disque reliant flamenco et musique marocaine aux côtés du maître malien de la kora Toumani Diabaté. Ray suivit quant à lui une voie faite d’explorations, de fusions, d’erreurs et de trouvailles, qui mena à Quien no corre, vuela en 1991. Il y inscrivit son essence et traça une route que d’autres suivraient.

Le disque mêlait des sons alors inhabituels dans ce cadre : jazz, pop, rock et même boléro caribéen vus à travers le flamenco. L’histoire de Ray réunit sa brillante invention musicale et sa fin tragique. Alegría de vivir, la chanson la plus emblématique de l’album, donne une profondeur affective à cette recherche sonore : elle fait entendre la joie et la mélancolie mêlées qui habitent le genre.

Son œuvre a suscité hommages, disques et concerts, de Juanito Makandé à Alejandro Sanz. Beaucoup l’ont appelé le Prince du flamenco : un homme capable de transformer une époque et de semer des sons qui résonnent encore à la radio, tandis que son influence demeure. Qu’y a-t-il de plus fou que de toucher le ciel, de laisser un héritage intact, de changer un genre et de partir alors que résonne la première note ? C’est ce qu’a fait Ray.

Son esprit semble encore planer sur le flamenco. Je retrouve sa trace dans Corazón partío d’Alejandro Sanz, Bulerías de Rosalía, Me matan de C. Tangana avec les Carmona de Ketama, qui chantent aujourd’hui avec leurs enfants; dans Mediterráneo de Niña Pastori, qui évoque Joan Manuel Serrat; dans 19 días y 500 noches de Sabina avec Conchi Heredia; et dans la voix de sa fille Triana interprétant Su pelo, la chanson qu’il lui écrivit à sa naissance. Elle figure sur Por Ray Heredia, album hommage auquel participèrent Alejandro Sanz, Rubén Blades, Antonio Carmona, Sorderita, Diego Carrasco, Arcángel, Pepe Habichuela et Jorge Pardo, entre autres. Le flamenco, reconnu comme patrimoine culturel immatériel, dépasse le genre musical : il porte une culture, une histoire et des émotions humaines. De la soleá à la bulería, ses formes ouvrent un univers où le duende semble se manifester dans chaque rythme et chaque cri. Cette playlist parcourt des chansons qui ont influencé des musiques lointaines, comme chez le Colombien Chabuco, qui a rapproché son son du vallenato, ou chez l’Uruguayen Jorge Drexler, qui cherche depuis longtemps un lien avec les décimas et d’autres traditions. C’est une invitation à découvrir cette richesse et cette diversité, ou, selon les mots de Ray, La alegría de vivir.

La playlist qui accompagne ce récit, La alegría de vivir el flamenco, est à écouter sur Spotify dans le lecteur voisin.

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