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Musique · Mémoire · Récit

El viaje final de Cheo

Publié à l’origine dans CasaMacondo ↗

Portrait de Cheo Feliciano
Cheo Feliciano · photographie fournie par Ricardo Mendivil.

J’ai pleuré la mort de nombreux artistes, mais aucune ne m’a autant touché, et ne me fait encore aussi mal, que celle de Cheo Feliciano. Chaque fois que j’écoute une de ses chansons, je reviens à ce matin de jour férié où je conduisais et me suis arrêté sur le bas-côté pour pleurer son départ. J’avais appris la nouvelle au milieu d’un flot d’informations sans importance débitées à toute vitesse par la station que j’écoutais.

Le présentateur improvisait un hommage à la hâte. Il semblait vouloir passer au prochain sujet de son programme, qui n’aurait sans doute eu aucune portée dans ma vie. Mal à l’aise, il parlait de Cheo comme d’un mort parmi d’autres tout en essayant de paraître ému. Peut-être ne savait-il pas qui il était. Son collègue devait parfois préciser qu’il ne s’agissait pas du guitariste aveugle qui s’appelait lui aussi José Feliciano. Non, pas celui-là : celui-ci était un chanteur de salsa connu pour El ratón et, croyait-il, membre de la Fania.

Pour ma part, je n’arrivais pas à croire à sa mort. Quelques jours auparavant, je l’avais vu dans une vidéo sur Facebook, dansant sur scène aux côtés d’Oscar D’León et d’autres artistes. J’avais eu l’impression qu’il gagnait sa lutte contre le cancer : il me semblait vivant, énergique et, surtout, lucide.

Pleurer un artiste peut paraître excessif, voire ridicule à certains. Avec Cheo, c’était différent. En 2014, j’étais assez grand pour comprendre que nous mourrions tous un jour, et que c’était la seule certitude. Pourtant, le poids de ses chansons m’est tombé dessus ce matin-là. J’ai cherché une autre station pour entendre un récit plus complet de la nouvelle et, en écoutant sa musique, j’ai compris que je disais adieu à une partie de mon enfance.

L’entendre ce matin-là, c’était rentrer à la maison : retrouver l’odeur du café et voir ma mère retourner l’un de ses vinyles, geste familier et rituel qui ouvrait la journée. La durée de ses chansons était même devenue une sorte d’horloge dans ma tête. Avec Cheo, son album de 1971, le calcul était exact : quand commençait Si por mí llueve, je devais partir à l’école. Curieux hasard. Ce matin-là, comme dans la chanson, il a plu.

La triste nouvelle s’est ajoutée aux pertes du 17 avril 2014, une journée qui a rempli les rédactions d’entretiens, de souvenirs et de portraits. Car Cheo ne fut pas le seul à partir. À la manière du personnage de sa chanson Juan Albañil, il s’était levé tôt, cette fois pour nous quitter à 4 h 30. Plus tard, vers 15 heures, une autre averse nous a secoués : les médias confirmaient la mort de notre prix Nobel Gabriel García Márquez, immense écrivain et créateur de Macondo, village imaginaire nourri des histoires de ses grands-parents et des conteurs itinérants entendus dans son enfance. Quel jour triste pour les Caraïbes, la littérature, la musique et la vie. Deux piliers de l’amour, des lettres et de l’art semblaient se donner la main dans le ciel comme ultime expression de leur passage ici-bas.

Ce soir-là, le journal que j’avais écouté le matin rendait hommage à l’homme politique et ancien ministre des Transports Andrés Uriel Gallego, associé au tunnel de La Línea qui traverse la Cordillère centrale colombienne. Lui aussi était mort ce jour-là. Gallego a-t-il serré la main de Cheo et de Gabo là-haut ? Je crains de vous devoir encore cette réponse.

Le Jeudi saint revêt une grande force symbolique pour le catholicisme. Il rappelle l’eucharistie de la Cène, le lavement des pieds et la prière au jardin de Gethsémani. Selon la Bible, Jésus choisit ce repas pour prendre congé de ses apôtres. Mais pour la culture, ce 17 avril fut différent. Aucun repas d’adieu ne nous fut offert : nous avons été surpris par la mort d’un homme qui avait toujours chanté ouvertement la fin de la vie. Lui ne m’a jamais lavé les pieds. Au contraire, il me les a laissés gonflés à force de danser sur sa musique.

À propos de miracles et de dons, Cheo en possédait un immense : nous faire danser avec Anacaona ou Naborí et nous briser le cœur avec des boléros comme Amada mía ou Mi triste problema. Passer avec tant d’aisance d’un monde à l’autre demande des talents parfois opposés. D’un côté, la danse, où la cadence déborde et la magie de la clave agit. De l’autre, la romance, où l’émotion affleure, chuchote à l’oreille et récite les chansons au rythme de l’amour.

García Márquez connaissait lui aussi ce second monde. Il a déclaré plusieurs fois son amour du boléro et a même décrit L’Amour aux temps du choléra comme un boléro. Gabo admirait le chanteur cubain Bienvenido Granda, figure de la Sonora Matancera surnommée « la moustache qui chante ». Certains de ses amis plaisantaient donc en l’appelant « la moustache qui écrit ». Lorsque la chanteuse Tania Libertad annonça un album en hommage à García Márquez, elle évoqua deux de ses boléros préférés : Usted et Nube viajera.

Mais ne nous perdons pas dans les boléros. Dix ans après le départ de Cheo, il faut revenir à ses disques pour comprendre son œuvre. Beaucoup de ses chansons les plus connues furent composées par un autre Portoricain, Tite Curet Alonso. Sa liberté à parler de la mort a fait de Los entierros, Sobre una tumba humilde et Viaje final des hymnes d’adieu dans des quartiers d’Amérique latine. Même Anacaona, l’un de ses titres dansants, porte la plainte d’une femme autochtone qui, selon les mots de la chanson, « meurt en pleurant, meurt mais ne pardonne pas ».

En pensant à Cheo et à Gabo, je sais que l’être humain naît et meurt, mais que l’artiste peut déjouer la mort par son œuvre. J’oserais même dire qu’un artiste naît pour vivre et se vêtir d’immortalité, comme Cheo dans ses chansons qui refusent de partir après tant de matins pluvieux. Comme le dirait Feliciano lui-même : « ¡Sentimiento, tú! »

Post-scriptum : j’ai composé cette playlist consacrée à Cheo Feliciano avec soin, chanson après chanson, pour ne rien laisser de côté. Elle alterne boléros et morceaux dansants enregistrés avec Joe Cuba, avec la Fania puis au cours de sa période indépendante. Pour faire écho à ce texte, j’ai volontairement placé Viaje final à la fin.

La playlist qui accompagne ce récit est à écouter sur Spotify dans le lecteur voisin.

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